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yeux endormis monde éveillé



un matin le soleil t’a réveillé alors que tes yeux étaient morts, si morts que même le noir te semblait blanc, étrange lueur incertaine que ton cerveau créait, sans doute. 

tu t’es levé, tu n’as rien dit et tu as alors appris à utiliser -sans tes yeux- tes mains, doigts, oreilles, bouche, lèvres ; et ton corps, il ressentait, en corps. 

tes gestes sont alors devenus de plus en plus précis, rapides, aiguisés, bien que tu ne retrouvais ta vision, les couleurs chaudes des lueurs ensoleillées et celles froides de la neige, presque bleutées. 

mais parfois tu aurais voulu rester passif, ombre à peine humaine déambulant dans l’appartement du troisième étage, à la recherche de la chose introuvable mais désespérément nécessaire, celle qui te faisait apparemment voir la beauté des visages et comprendre l’avidité cruelle des gens.  

tu ne comprenais plus mais tu survivais, malgré que ton regard soit parti.
ton beau regard et sa belle vision. envolés, comme les soirs d’été. 

oui c’est vrai, de la rancœur, tu en avais sûrement et parfois tu n'osais la défier, féroce nostalgie, mais souvent elle s’en allait bien vite pour aller retrouver cette urgence, fiévreuse : la recherche des sensations, décuplées. 

elle te parcourait
vibrante
assommante
tu la quémandais 
mais elle s’échappait
étonnante
agaçante

tu l’oubliais presque
parfois
mais elle revenait,
incessante.

c’était parce que tu restais enfermé.
seulement, un jour, tu es sorti au dehors, dans la ville, pour raviver les sensations, celles qui te semblaient oubliées : odeur, sons, température. 

et,

alors,

soudain,

Tu vois. 
Et tes mains effleurent les sensations, elles ne se tassent plus. 
Elles vibrent,
Éclatantes,
Autour de toi. 

Comme les pleurs derrière les fleurs,
Comme les nuages précédents l’orage. 

D’abord, tu sens la pluie et ses multiples attaques au niveau de ta peau nue. Elle te fouette et se meut dans ta chair, comme la mer et le sable les après-midi de marée. 
Tu entends aussi son doux clapotement, surgissant à intervalles réguliers tout autour, et tu ressens sa pâleur jusque sur ton corps. Elle t’anime. 
Tu commences alors à courir et tu percutes quelqu’un, assez petit, visage singulier avec dents décalées. Un enfant ? tu le vois. Il porte un ciré jaune et des bottes de pluie. 
Essaye t-il d’échapper à l’averse ? 

Tu es essoufflé ; tu te cramponnes au mur d’un immeuble contenant des bureaux, te semble t-il. Le gris bétonné te l’indique, ainsi que sa matière rugueuse et un peu trop réglementaire. Tu t’y accroches, et malgré toi, ce contact te rassure. Tu laisses glisser ta main, tes doigts, et tu avances doucement, et ta peau se trouve à peine égratignée par le touché bosselé du béton. Au loin, tu entends le doux ronronnement d’une voiture tentant de démarrer. Oh, voilà la fin du bâtiment. 

La rue est en pente, tu le vois bien. Tu aimerais courir, mais avec la pluie tout est dangereux. Tu avances, lentement, mais tu ne sais plus où tu vas. Tu es désorienté. 

Soudain, tu la vois, la fleur, celle qui t’aide à retrouver ton chemin. 
Eh bien, elle se meurt tranquillement. Sa beauté à jamais trahie, ses pétales glissant malencontreusement sous le poids de l’eau. Tu décides de la cueillir, mais aïe, une des épines te blesse. Devrais-tu la haïr pour autant ? Non, la froideur de la ville l’a ternie. Méritait-elle cette vie ? Tu essayes de sentir une dernière fois son parfum mais il s’est envolé ; tu la laisses tomber. 

Alors, tu marches, tu continues de te perdre. Tu aperçois le dôme de l’église. Il est haut et se pâme, orné d'une croix qui te semble bien haute, rutilant d’une couche nouvelle de peinture, aux couleurs mordorées et à la grandeur quelque peu décadente, d’où s’échappe des sons désabusés mais pourtant remplis d’une vigueur nouvelle de cloches sonnant le midi. Elles s’entrechoquent. Elles s’abîment. Et en se bousculant, elles libèrent une plainte ; elle résonne sous la pluie, qui s’échappe comme un torrent du ciel. 

Tu respires. Et l’air s’infiltre, brusquement, dans tes poumons. 

Tu rentres alors dans ce qui a l’air d’être un restaurant. 

En premier, ce sont les odeurs que tu remarques : effluves épicées, arômes gourmands, tu humes tout et t’empresses de poser un regard avide sur les mets devant tes pupilles écarquillées.  

Une femme avec un chapeau -il cache son visage- te regarde. 

Tu inspires son parfum. Une senteur estivale. Quel contraste. 

« Je suis perdu, tu dis.

— Comme tout le monde, elle te répond. »

Tu t’empresses de sortir, sa tristesse était palpable, tu ne savais quoi répondre. 

Mais tout d’un coup, ta vision se brouille. 
Les larmes coulent. Elles ne se figent pas sur ta peau sèche.
Elles continuent leur course. Tu peux sentir le léger sillon que chacune d’entre-elles creuse sur tes joues. 

Tu n’es plus sûr de rien,
Ton regard est incertain, 
tes pupilles se contractent, 
ta vision est indécise, 
tu te figes. tu ne vois pas.

n’as-tu jamais été sûr de tout cela ? 
n’aurais-tu pas tout inventé ? 
la pluie qui tombait ; l'enfant qui s'échappait ; le béton qui grisait ; la fleur qui mourait ; l’église qui se reconstruisait ; la femme qui se cachait.  
seraient-ce des créations de ton esprit malade ?
ou alors, créations visuelles. 

oui, car tu as tout éprouvé : les sons, les senteurs, toutes les sensations :
la fureur de la pluie ; le ciré de l'enfant ; l’âpreté du béton ; l’épine de la fleur ; les plaintes de l’église ; la tristesse de la femme. 
tu as tout vu, tout, différemment. 
les ombres hantées qui sillonnent les rues, celles qui traînaillent plus qu’elles ne vivent, ne ressentent plus. elles se contentent de voir. la vision qu’elles ont d’une rue un jour est la même le lendemain. pourquoi ne font-elles pas plus confiance à leurs sens ?

ta vision de la ville fût différente. tu as posé des images sur tes sensations. tu as voulu enjoliver la réalité. mais la nature t’a rattrapé ; L’invention ne triomphe jamais. Elle s’évapore, trop fugitive.
Sa beauté réside dans son éphémérité.

Mais, -et tu le sais bien-
Tout cela, 
les sensations l'invention et les images
C’est
Car

         Malgré tes yeux endormis,
Ton monde est éveillé 

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écrit dans le cadre du concours "Lettres Vives" qui avait pour thème "réinventer la ville", finaliste catégorie 15-18 ans, Ⓒ

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