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le soleil inattendu

      l e    s o l e i l     i n a t t e n d u

  Il tape contre les épaules, les visages et les corps. Parfois, il se montre bienveillant, chaleur discrète dans la pâleur des matins blêmes ; parfois il frappe maladroitement quand l’été est beau. Il est celui qu’on désire, qu’on attend et qu’on salue. Parfois, il est aussi celui dont le regard nous aveugle. C’est quand il est inattendu qu’il produit son meilleur effet : transperçant un nuage, il rayonne un instant. Et le voilà resplendissant.

C’est ce personnage dont la discrète venue ne m’apparaît qu’heureuse.


Il est ma joie, ma fascination, mon envoûtement. Sa présence est belle et l’état dans lequel je suis à sa venue, presque indicible. Vous les connaissez, ces journées fades où le ciel n’est qu’océan morose. Gris sans saveur, il n’évoque rien : alors les émotions se perdent et elles meurent, tranquillement. Chez moi, tout s’éteint. L’énergie fuit, elle sombre, puis périt.


C’est là, parfois, lors d’un jour chanceux, qu’il fait son apparition. Oh, cela ne peut être que quelques secondes, à travers un nuage qui le dévoile à peine. Il ne se montre pas, trop discret pour s’affirmer davantage. Pourtant, cette lumière que j’avais oubliée éblouit soudain les rues et les mots, les âmes et les parfums. Baudelaire a sans doute raison : serait-ce lui le véritable transformateur de la boue en or ? Nul besoin de se trouver dehors pour profiter de sa caresse : la fenêtre suffit à bénéficier de sa joie irradiante. Elle m’enveloppe et me happe, sans bruit. Tout doucement, comme un filet de bonheur, elle glisse sur ma peau… Alors, un sourire apparaît sur mon visage et je me surprends à revivre, enfin.

 

Je me souviens d’un instant où sa présence me laissa un souvenir vif. Un matin de novembre, il fut là, au pied de ma porte. Il attendait seulement que je l’ouvre, afin d’entrer pleinement dans la pièce. Il était, je crois, presque neuf heures et je me levais, incertaine et chancelante encore, la démarche trop peu assurée et les yeux sans doute éteints. Quelle ne fut pas ma joie quand je vis apparaître, pourtant éblouissante dans la clarté du matin, sa lumière vive, sans larme ni honte. Elle était partout, s’infiltrait dans les recoins sombres, glissait sur mon visage joyeux. Son manque de retenue paraissait fascinant dans un matin d’automne, à la routine malheureuse. Éclatant, rugissant, impudique, il ne laissait pas de choix et entrait, intrus désiré, irradiant l’espace. Il me sembla qu’alors, l’expression « être joie » prenait tout son sens. Je n’étais pas joyeuse. La joie prenait possession de mon être tout entier, tant et si bien qu’elle s’y fondait.


Si l’on devait faire une analyse de ce sentiment, je crois que c’est cette déprise de soi, ce contrôle inexistant, qui œuvrent à mon amour pour ce bout de lumière. Pour une fois, il n’y aucune volonté de ma part. Pour une fois, il n’y a qu’à se laisser surprendre, sans honte ni retenue. C’est une véritable joie qui prend possession de mon être lorsque je le croise. Une joie incontrôlable mais sereine, qui tue toute mélancolie, colère et angoisses. Une joie à la saveur d’un instant de printemps en automne.

 

Tel un voile, il se pose sur les maux et les fait disparaître, quelques instants. 

 

Après avoir irradié mon corps, il irradie mon âme. 

 

Le soleil inattendu.

© 2021

écrit dans le cadre de l'essai à fournir pour la candidature au Collège Universitaire de Sciences Po Paris sur le thème : "Qu'est-ce qui vous apporte de la joie et pourquoi ?"


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